SENEGAL-SANTE-COLLECTE : À Kaolack, le nouveau Centre régional de transfusion sanguine redéfinit le don de sang malgré les défis budgétaires
Par l’Agence de Presse Sénégalaise (APS)
KAOLACK – Dans la pénombre chaleureuse de la salle de prélèvement du Centre régional de transfusion sanguine (CRTS) de Kaolack, le ballet des blouses blanches est incessant. Installés confortablement dans des fauteuils ergonomiques, des donneurs, le bras tendu, observent en silence le précieux liquide rouge remplir des poches en plastique. Ici, chaque geste est calculé, chaque seconde compte. Moins d’un an après son inauguration le 9 décembre 2025, cette infrastructure moderne a déjà franchi un cap symbolique majeur en collectant près de 8 000 poches de sang. Une véritable prouesse qui transforme la prise en charge médicale dans le bassin arachidier, même si l’arbre du succès ne doit pas cacher la forêt des contraintes logistiques et financières.
Une progression spectaculaire des collectes
« Nous sommes pratiquement à 8 000 poches récoltées et nous ne sommes pas encore à la fin de l’année », se réjouit le docteur Babacar Diagne, directeur du CRTS de Kaolack, lors d’un entretien accordé à l’APS. Pour ce médecin engagé, ce chiffre n’est pas qu’une simple statistique : il représente une évolution spectaculaire pour la région. Auparavant, la modeste banque de sang de l’hôpital régional El Hadji Ibrahima Niass plafonnait péniblement à 7 000 poches par an.
Cette efficacité nouvelle repose sur un circuit du donneur entièrement repensé et hautement standardisé. Dès l’accueil, le volontaire suit un parcours fléché : enregistrement des données administratives, entretien médical confidentiel pour s’assurer de l’éligibilité au don, puis orientation vers la salle de prélèvement. Grâce à des équipements de dernière génération, le traitement et la conservation des produits sanguins s’effectuent désormais dans des conditions thermiques et d’hygiène optimales, répondant aux standards internationaux.
Ce matin-là, la majorité des donneurs présents n’est pourtant pas venue par pur altruisme. Rencontrés entre deux prélèvements, beaucoup avouent avoir répondu à l’appel d’urgence d’un proche hospitalisé. Si cette solidarité familiale permet de parer au plus pressé, le grand défi du CRTS reste la fidélisation d’une base de donneurs bénévoles, réguliers et désintéressés.
Le laboratoire de Kaolack : un modèle technologique décentralisé
Le CRTS de Kaolack n’est pas une initiative isolée. Il incarne le fer de lance de la politique nationale de décentralisation de la transfusion sanguine, pilotée par le Centre national de transfusion sanguine (CNTS). L’objectif de l’État est clair : doter chaque capitale régionale d’une structure autonome et ultra-spécialisée. À ce titre, le docteur Diagne ne cache pas son ambition : « L’expérience de Kaolack est appelée à servir de modèle pour le développement de centres similaires dans les autres régions du Sénégal. »
L’une des avancées technologiques majeures de ce centre réside dans sa capacité de fractionnement. Contrairement à l’ancienne banque de sang qui ne pouvait distribuer que du « sang total », le CRTS peut désormais séparer une seule poche en plusieurs sous-produits thérapeutiques :
  • Les globules rouges (pour les anémies sévères ou les hémorragies),
  • Les plaquettes (pour les troubles de la coagulation ou les patients sous chimiothérapie),
  • Les facteurs de coagulation.
« Une seule poche peut sauver trois vies », rappelle avec insistance le directeur, expliquant qu’un unique don peut ainsi être redistribué à trois malades différents selon leurs pathologies spécifiques.
Au-delà de l’aspect purement médical, cette autonomie technique est un soulagement économique et social pour les populations du centre du pays. Autrefois, pour obtenir certains dérivés sanguins spécifiques ou des qualifications biologiques rares, les familles de Kaolack, de Kaffrine ou de Fatick devaient entamer une course contre la montre coûteuse et stressante vers Dakar. Cette époque est en passe d’être révolue.
Une sécurité biologique rigoureuse avant la distribution
Avant d’être acheminée vers les lits des malades, chaque poche de sang subit un parcours de sécurisation drastique au sein du laboratoire de qualification biologique du centre. Les techniciens y traquent sans relâche les agents infectieux transmissibles par le sang (VIH, hépatites B et C, syphilis, paludisme). Cette étape cruciale garantit la sécurité absolue des produits sanguins qui seront ensuite distribués aux différentes structures sanitaires de la zone.
Cependant, faire tourner une telle machine de guerre sanitaire nécessite des ressources pérennes. Et c’est là que le bât blesse.
Le revers de la médaille : le cri du cœur face aux urgences logistiques
Derrière la vitrine technologique et les bilans chiffrés encourageants, le CRTS de Kaolack navigue en eaux troubles. Le centre souffre d’un manque criant de ressources financières autonomes, marqué notamment par l’absence d’un budget de fonctionnement dédié pour l’année en cours (2026). Les autorités sanitaires locales et nationales s’activent pour colmater les brèches, avec le secret espoir de voir la structure dotée d’une ligne budgétaire propre dès 2027.
En attendant des jours meilleurs, le centre survit grâce à la débrouille et à la solidarité interinstitutionnelle. La direction régionale de la santé (DRS) et l’hôpital El Hadji Ibrahima Niass partagent ponctuellement leurs ressources logistiques pour permettre au CRTS d’aller collecter le sang dans les communes reculées de la région et les localités limitrophes.
Mais le système de secours montre ses limites. « Un centre de transfusion ne peut pas fonctionner sans véhicule », martèle le docteur Babacar Diagne. Pour organiser des collectes mobiles d’envergure, le CRTS a un besoin impératif d’une flotte automobile dédiée, de dotations en carburant et de chauffeurs permanents afin de projeter les équipes médicales sur le terrain, là où se trouvent les donneurs potentiels.
L’appel pressant à un sursaut citoyen
Au-delà de l’argent et des voitures, le défi le plus complexe reste culturel et comportemental. La région de Kaolack est encore très loin d’atteindre l’autosuffisance transfusionnelle. Selon les directives de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il faut au moins dix donneurs de sang réguliers pour 1 000 habitants pour garantir la sécurité sanitaire d’une communauté.
Le constat local est alarmant : « À Kaolack, nous n’atteignons même pas cinq donneurs pour 1 000 habitants », déplore le DRS. Un déficit de civisme ou une peur de l’aiguille qui met en péril la vie de centaines de femmes en couches, de victimes d’accidents de la route ou d’enfants souffrant d’anémie paludéenne.
Face à cette situation, le corps médical lance un appel solennel aux populations du Saloum. Le don de sang doit cesser d’être une réaction d’urgence familiale pour devenir un acte de citoyenneté régulier, bénévole et solidaire. L’avenir et l’efficacité du modèle transfusionnel de Kaolack, bien que solidement ancrés dans la modernité technique, dépendent désormais de ce sursaut collectif indispensable.

Auteur Mamadou Diallo

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