DJIBO LEYTI KÂ (1948-2017): DU « PETIT BERGER » DU DJOLOF AU SOMMET DE L’ÉTAT*
L’histoire politique du Sénégal indépendant ne saurait être pleinement comprise sans l’étude des hommes qui, au-delà des grandes figures présidentielles, ont contribué à la construction de l’État, à la conduite de l’administration, à l’élaboration des politiques publiques et aux recompositions successives du paysage partisan.
Parmi ces personnalités figure Djibo Leyti Kâ, dont l’itinéraire, particulièrement long et mouvementé, traverse plusieurs périodes décisives de l’histoire nationale, depuis les dernières années de la présidence de Léopold Sédar Senghor jusqu’à celle de Macky Sall.
Né dans le Djolof et décédé à Dakar, Djibo Leyti Kâ appartient à cette génération de responsables dont la carrière s’est construite à la croisée de l’administration, du pouvoir présidentiel et de la compétition politique. Son surnom de « petit berger », immortalisé par le titre de son autobiographie, *Un petit berger au service de la République et de la Démocratie*, évoque le chemin parcouru entre un environnement rural et les plus hautes sphères de l’État. Cette appellation symbolise une ascension remarquable, sans toutefois suffire à rendre compte de la complexité de son parcours.
Administrateur civil de formation et titulaire d’une licence en sciences économiques, Djibo Kâ accède aux cercles présidentiels sous Léopold Sédar Senghor, avant de devenir l’un des ministres les plus expérimentés de la période d’Abdou Diouf. Sa rupture avec le Parti socialiste, après plusieurs années passées au cœur du système dirigeant, marque un tournant décisif.
En fondant l’Union pour le renouveau démocratique (URD), il tente de convertir son expérience gouvernementale et sa notoriété personnelle en une force politique autonome.
Sa candidature à l’élection présidentielle de 2000, son positionnement entre les deux tours et son rapprochement ultérieur avec Abdoulaye Wade illustrent les difficultés et les contradictions de cette entreprise.
Son retour au gouvernement sous Wade, puis sa nomination à la tête de la Commission nationale du dialogue des territoires sous Macky Sall, témoignent d’une influence qui ne s’est limitée ni à une seule famille politique ni à une période particulière de l’histoire nationale.
Ayant exercé des responsabilités sous quatre présidents de la République, dans des fonctions et des contextes différents, *Djibo Kâ* a marqué durablement la vie publique sénégalaise. Toutefois, la longévité d’une carrière ne saurait, à elle seule, tenir lieu de bilan historique.
Ses choix ont suscité des appréciations contrastées: certains y voient l’expression d’un pragmatisme lui permettant de préserver sa capacité d’action au sein des institutions; d’autres y discernent les limites d’une stratégie d’alliances qui a parfois brouillé l’identité politique de sa formation. Ces controverses ne doivent ni être éludées ni conduire à réduire son parcours à ses seuls repositionnements.
L’étude de sa vie appelle donc une démarche chronologique, attentive aux faits établis, aux témoignages personnels, aux actes officiels et aux interprétations contradictoires.
Elle exige également de distinguer les responsabilités effectivement exercées des fonctions simplement mentionnées dans certaines notices, sans attribuer à un individu les résultats collectifs d’un gouvernement en l’absence de preuves précises.
C’est dans cette perspective que seront examinés successivement ses origines dans le Djolof et sa formation, son entrée dans l’administration et les cercles présidentiels, sa longue carrière ministérielle sous Abdou Diouf, sa rupture avec le Parti socialiste et l’expérience de l’URD, enfin ses dernières responsabilités institutionnelles et l’héritage qu’il laisse à la vie publique sénégalaise.
*I. L’ENFANCE RURALE ET LA FORMATION D’UN FUTUR HOMME D’ÉTAT*
Djibo Leyti Kâ naît le 21 février 1948 à Thiargny, dans le Djolof, région historique du nord-ouest du Sénégal, profondément marquée par son passé politique, ses traditions pastorales et ses relations anciennes avec les autres territoires du pays, notamment ceux de l’ancien Soudan français.
Le Djolof (Jolof) possède une histoire ancienne, caractérisée par des institutions politiques et une organisation territoriale qui se sont développées avant et pendant la colonisation française. Au milieu du XXe siècle, cette ancienne entité historique demeure largement rurale, et les activités agropastorales occupent une place essentielle dans la vie économique et sociale. Les solidarités familiales, les relations entre villages et les structures coutumières continuent d’y jouer un rôle important, tandis que l’école française ouvre progressivement de nouvelles perspectives aux jeunes générations. C’est dans cet environnement que se forgent les premières expériences de Djibo Leyti Kâ.
Son surnom de « petit berger », devenu indissociable de son identité publique, renvoie à ses origines rurales et symbolise une ascension qui le conduira du monde pastoral aux responsabilités nationales. Cette appellation prend une dimension particulière avec la publication de son autobiographie, dans laquelle il place son origine sociale et son enfance au cœur du récit de son itinéraire. Elle offre ainsi une clé de lecture de son parcours, sans en constituer, à elle seule, une explication historique.
En octobre 1955, Djibo rejoint Thiel, chef-lieu de canton, pour y poursuivre ses études primaires. Il séjourne alors dans l’environnement familial du chef de canton Boydo Lobé Kâ, parent éloigné, tandis que sa prise en charge comme correspondant est assurée par sa tante maternelle.
Comme la plupart des élèves de l’école, il fréquente la cantine scolaire, dont il apprécie particulièrement les repas. Il demeure dans ce village jusqu’à la fin du cours élémentaire deuxième année (CE2). Cet épisode éclaire les conditions sociales dans lesquelles se déroule la scolarité d’un enfant originaire d’une contrée rurale.
Au gré de ses déplacements, celui-ci bénéficie de l’accueil de la parenté élargie et des arrangements familiaux indispensables à la poursuite de ses études. Il met également en évidence le rôle des autorités coutumières, dont les prérogatives, profondément transformées par l’administration coloniale, demeurent importantes dans la vie locale. Le jeune Djibo grandit ainsi dans un environnement où les structures traditionnelles coexistent avec les institutions administratives et scolaires modernes.
Après Thiel, son parcours le conduit à l’école régionale de Linguère, où il fréquente le cours moyen dans la classe de M. Abdel Latif Seck, qui deviendra par la suite inspecteur de l’enseignement élémentaire. Là encore, il est hébergé par un parent, le célèbre Boucar Boydo Kâ, docteur vétérinaire et homme de culture. Djibo se révèle bon élève.
Toutefois, faute d’avoir fourni à temps les pièces requises pour ses candidatures au certificat d’études primaires élémentaires (CEPE) et à l’entrée en sixième, il ne peut se présenter aux examens correspondants. Afin d’éviter de redoubler le CM2, il se rend à Dakar.
En octobre 1962, il s’inscrit en classe de sixième à l’école privée Papa Guèye Fall. À la fin de l’année 1963, il réussit l’examen d’entrée en cinquième au lycée Van Vollenhoven, où il est admis à l’internat. Selon son propre témoignage, il ne rencontre aucune difficulté majeure durant l’ensemble de son cycle secondaire.
Cette progression ouvre à *Djibo Kâ* les portes de milieux sociaux et intellectuels différents de celui de son enfance. L’école devient un puissant instrument de mobilité sociale et lui permet d’envisager une carrière dépassant les horizons immédiats de son territoire d’origine.
À Dakar, tout au long de ses études secondaires puis universitaires, il séjourne chez son oncle Daouda Sow (1933-2009), médecin psychiatre et personnalité politique socialiste qui exercera d’importantes responsabilités. Cette proximité familiale lui permet d’observer un univers jusque-là éloigné de son expérience quotidienne. Elle le met surtout en contact avec les réalités de la vie partisane et les réseaux qui structurent alors l’accès aux responsabilités publiques.
Il serait néanmoins excessif de considérer que cette seule relation justifie son ascension. Les liens familiaux peuvent faciliter l’accès à certains milieux, mais ils ne remplacent ni la formation, ni les compétences professionnelles, ni les choix personnels qui orientent une carrière. L’intérêt historique de cet environnement réside plutôt dans ce qu’il révèle des mécanismes par lesquels un jeune homme issu du Djolof découvre progressivement les rouages de la vie politique nationale.
Un événement marque particulièrement cette période: la crise institutionnelle de décembre 1962, qui oppose le président de la République, Léopold Sédar Senghor, au président du Conseil, Mamadou Dia. Dans son autobiographie, Djibo Kâ évoque les journées des 15, 16 et 17 décembre et se souvient notamment de l’arrestation de Magatte Lô, député de Linguère auquel il était attaché.
Cette crise , qui aboutit à l’arrestation de Mamadou Dia et à la condamnation de plusieurs responsables, constitue un moment fondateur de l’histoire institutionnelle du Sénégal indépendant. Pour le jeune Djibo, cet événement représente une première confrontation mémorable avec les tensions opposant les détenteurs d’un pouvoir issu du même système politique.
Après avoir obtenu son baccalauréat en 1969, Djibo Kâ est orienté vers la Faculté de droit et de sciences économiques de l’Université de Dakar. Au terme de quatre années d’études, il y décroche une licence en sciences économiques en 1973.
Peu après, il réussit au concours d’entrée à l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), dans la section Administration générale. À l’issue de deux années de formation, il en sort titulaire du brevet.
Cette double formation constitue l’un des fondements de son parcours. Les sciences économiques lui apportent des connaissances utiles à l’analyse des politiques de développement, des finances publiques et des choix d’investissement. La formation administrative, quant à elle, le prépare à l’organisation des services de l’État, à la coordination des politiques publiques et à l’exercice de responsabilités dans la haute fonction publique.
En 1976, Djibo Kâ devient administrateur civil. Cette étape marque son entrée dans une carrière professionnelle structurée par les institutions de la République. Son parcours illustre une voie d’accès aux élites de l’État qui s’affirme au Sénégal après l’indépendance: la combinaison de l’enseignement supérieur, de la formation administrative et de l’intégration dans les services publics. Chez lui, cette carrière va rapidement se conjuguer avec une proximité croissante avec le pouvoir présidentiel et l’affirmation d’une ambition politique personnelle.
La formation du futur haut fonctionnaire est désormais achevée. Fort des qualifications nécessaires à l’exercice de responsabilités administratives, Djibo Kâ s’apprête à franchir une nouvelle étape, celle qui le conduira progressivement au cœur de l’appareil d’État.
*II. DE L’ADMINISTRATION À LA PRÉSIDENCE DE LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR: L’ENTRÉE DANS LES CERCLES DU POUVOIR*
À sa sortie de l’ENAM, Djibo est affecté dans la région du Fleuve, plus précisément à Saint-Louis, la capitale, où il exerce, entre 1975 et 1976, les fonctions de gouverneur adjoint chargé du Développement. Cette charge constitue sa première expérience importante dans l’administration territoriale. Elle lui permet de découvrir concrètement le fonctionnement des services déconcentrés de l’État, les rapports entre les autorités régionales et les administrations centrales, ainsi que les problèmes de gestion auxquels sont confrontés les pouvoirs publics. Elle lui offre également l’occasion de confronter ses connaissances théoriques aux réalités du terrain.
L’administration territoriale exige une bonne connaissance des collectivités, des infrastructures, des activités économiques et des relations entre les différents services publics. Elle suppose aussi la capacité de traduire les orientations nationales en actions adaptées aux situations locales.
Le développement régional, auquel se rattache son poste, nécessite une coordination entre les autorités administratives, les services techniques et les acteurs économiques. Cette première affectation est, assurément, une étape professionnelle importante.
Avant la fin d’année 1976, Djibo Kâ rejoint le cabinet du président Léopold Sédar Senghor en qualité de conseiller technique. Cette nomination le place au cœur d’un dispositif stratégique. Le cabinet présidentiel assure la préparation et le suivi des dossiers soumis au chef de l’État, facilite les relations avec les ministères et contribue à la coordination des activités de la présidence. Il se situe ainsi à la jonction de l’administration, du gouvernement et de la direction politique du pays.
Pour Djibo, cette proximité représente une occasion privilégiée d’approfondir sa connaissance des institutions. Il observe les arbitrages présidentiels, le traitement des dossiers administratifs, les relations entre les ministres et les mécanismes par lesquels les orientations politiques se traduisent en décisions publiques.
Cette expérience se déroule dans un Sénégal où le Parti socialiste, héritier de l’Union progressiste sénégalaise, occupe une position dominante. L’administration et la direction politique entretiennent alors des relations étroites, même si leurs fonctions respectives semblent distinctes.
L’itinéraire de Djibo Kâ se construit précisément à l’intersection de ces deux univers. Sa formation, son expérience territoriale et son aptitude à évoluer dans l’appareil présidentiel favorisent sa progression. Il devient progressivement un collaborateur de confiance, avant d’accéder à la direction du cabinet.
Le 19 septembre 1978, Djibo Ka succède à Moustapha Niasse à la direction du cabinet du président de la République, fonction qu’il va exercer jusqu’au retrait de Senghor, le 31 décembre 1980. Cette responsabilité représente l’un des sommets de sa carrière administrative.
Le directeur du cabinet présidentiel contribue à l’organisation du travail du chef de l’État, au suivi des dossiers stratégiques et à la circulation des informations entre la présidence et les différents organes gouvernementaux.
Sans se substituer au président ni aux ministres, il participe au fonctionnement quotidien du pouvoir exécutif.
Djibo acquiert ainsi une connaissance approfondie des mécanismes de décision au sommet de l’État. Il côtoie les responsables gouvernementaux, les hauts fonctionnaires et les interlocuteurs politiques du président. Sa position lui permet également de mesurer l’importance des relations personnelles dans le fonctionnement des institutions, sans que celles-ci puissent se substituer aux règles constitutionnelles.
Le rôle qu’il aurait joué dans la préparation du départ de Senghor mérite une attention particulière. Selon un récit rapporté par la presse, en décembre 1980, le président lui aurait demandé de préparer, avec son conseiller juridique Jean-Pierre Hoss, les documents nécessaires à sa démission. Ce témoignage renseigne sur la place qu’occupait alors Djibo Kâ dans l’entourage immédiat du président Senghor .
Il convient cependant de distinguer sa participation administrative à la préparation du retrait présidentiel d’une éventuelle influence sur la décision elle-même. Le choix de Senghor de quitter le pouvoir lui appartient; l’intérêt de ce témoignage réside dans le rôle de collaborateur qu’il associe à Djibo Kâ.
Le 31 décembre 1980, Léopold Sédar Senghor se retire de la présidence de la République. Abdou Diouf lui succède conformément aux dispositions constitutionnelles en vigueur. Cette transition ouvre une nouvelle période de l’histoire politique sénégalaise.
Pour Djibo Kâ, le changement constitue un moment déterminant. Ayant construit sa position dans l’entourage direct de Senghor, il doit désormais inscrire son parcours dans un système dirigé par un nouveau président, soucieux d’assurer la continuité de l’État tout en affirmant progressivement sa propre autorité.
La succession de Senghor ne met pas fin à la carrière de Djibo Kâ . Au contraire, elle lui ouvre une longue séquence de responsabilités gouvernementales. Sa connaissance des institutions, son expérience du cabinet présidentiel et son ancienneté au sein du Parti socialiste constituent autant d’atouts dans cette nouvelle configuration.
La pratique acquise auprès de Senghor laisse une empreinte durable sur son parcours. Elle lui apporte une connaissance des circuits administratifs, des contraintes de la décision gouvernementale et de la nécessité de coordonner des institutions aux compétences distinctes.
Elle contribue également à expliquer son endurance politique: peu de responsables de sa génération peuvent revendiquer une expérience aussi directe de la présidence de Senghor, suivie d’une présence prolongée au sein des gouvernements d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade, avant d’exercer une dernière responsabilité institutionnelle sous Macky Sall.
Cette longévité ne signifie cependant pas que ses positions politiques soient demeurées constantes. Djibo Kâ changera de formation, de statut et d’alliances au fil des années. Sa connaissance de l’État restera néanmoins l’un des traits dominants de son itinéraire.
*III. SOUS ABDOU DIOUF: UNE LONGUE CARRIÈRE MINISTÉRIELLE AU CŒUR DE L’ÉTAT*
À la suite de l’accession d’Abdou Diouf à la présidence, Djibo Kâ entre au gouvernement et prend en charge le secteur de l’Information et des Télécommunications. Il y demeure jusqu’en 1988, avec des responsabilités supplémentaires dans les relations avec les Assemblées à partir de 1983.
Ce portefeuille revêt une importance particulière. L’information constitue un enjeu central dans un pays où la presse écrite, la radio et les médias audiovisuels participent à la diffusion des décisions publiques et à la formation de l’opinion. Le ministère est chargé de la communication gouvernementale, du suivi des questions relatives aux médias et de la mise en œuvre des orientations nationales dans le domaine de l’information.
Cette période est également marquée par une évolution progressive du système politique. Le pluralisme partisan s’élargit, les partis d’opposition gagnent en visibilité et les débats sur les libertés publiques occupent une place croissante dans la vie nationale. Les rapports entre le gouvernement, les médias et les forces politiques deviennent ainsi un enjeu permanent.
Djibo Kâ apprécie les débats et la confrontation des idées. Cette disposition trouve un terrain d’expression dans un secteur où la parole publique, l’argumentation et la communication politique occupent une place centrale. Il convient toutefois de distinguer ses aptitudes personnelles du bilan administratif de son ministère, lequel dépend également des orientations gouvernementales, des moyens disponibles et du fonctionnement des services.
Son maintien prolongé dans ce secteur consolide sa position au sein de l’équipe gouvernementale. Il montre qu’il appartient désormais au cercle des responsables sur lesquels Abdou Diouf s’appuie pour conduire les affaires de l’État.
Le 5 avril 1988, Djibo Kâ prend la tête du ministère du Plan et de la Coopération, fonction qu’il exerce jusqu’au 27 mars 1990. Ce département intervient dans la définition des orientations économiques, la programmation des investissements publics et la coordination des relations avec les partenaires extérieurs. Il occupe une place importante dans un contexte marqué par les contraintes budgétaires, l’endettement et les difficultés liées à la conjoncture économique internationale.
La coopération bilatérale et multilatérale constitue alors une dimension majeure de la politique de développement. Les ressources extérieures contribuent au financement de projets et de programmes dans plusieurs secteurs, tandis que les négociations avec les partenaires financiers influencent les marges de manœuvre du gouvernement.
Sa formation économique trouve dans ce portefeuille un domaine d’application direct. Il participe à la coordination des politiques de développement et aux arbitrages qui déterminent les priorités nationales. Il serait néanmoins imprudent de lui attribuer personnellement les orientations de l’ensemble de la politique économique, lesquelles relèvent de décisions collectives et d’arbitrages présidentiels et gouvernementaux.
Ce passage témoigne surtout de la diversité de son expérience. Après la communication publique et les relations avec les Assemblées, il est chargé d’un département qui touche directement à la planification économique et aux rapports du Sénégal avec ses partenaires internationaux.
Djibo Kâ est ensuite nommé ministre de l’Éducation nationale, fonction qu’il occupe du 27 mars 1990 au 8 avril 1991. L’éducation représente un secteur fondamental pour le développement du Sénégal. L’accroissement des effectifs scolaires, la formation et le recrutement des enseignants, les infrastructures, le financement du système éducatif et les inégalités territoriales constituent autant de défis pour les pouvoirs publics.
Le secteur est également traversé par des tensions récurrentes entre les autorités, les syndicats d’enseignants et les étudiants. Les mouvements scolaires et universitaires occupent une place importante dans l’histoire politique sénégalaise. Les revendications éducatives dépassent souvent les seules questions de programmes ou de conditions d’enseignement: elles touchent à l’emploi, à la mobilité sociale, à l’égalité des chances et à la place de la jeunesse dans la société.
Cette nomination qui traduit la confiance que lui accorde le président Abdou Diouf, le conduit à intervenir dans un domaine directement lié à la formation des générations futures et à la préparation des compétences nécessaires à l’administration et à l’économie nationale.
Son passage à l’Éducation nationale est également marqué par une controverse autour de ce que ses détracteurs surnomment les *« ailes de dinde ».* Cette expression polémique serait née d’une analogie avec les ailes de dinde, à l’époque importées et vendues à bas prix sur le marché sénégalais.
Employée de manière péjorative dans le secteur éducatif, elle désignait des enseignants engagés directement par l’État, sans avoir suivi le cursus normal de formation pédagogique, suggérant ainsi une embauche au rabais. Son association à Djibo Leyti Kâ s’explique par le recrutement, sous sa responsabilité, de nombreux enseignants contractuels, selon un système de quotas régionaux.
Cette politique, destinée à répondre aux besoins en personnel enseignant, suscita des critiques relatives à la qualification des recrues et aux risques de clientélisme politique. L’expression s’attacha ainsi au ministre Djibo Kâ, sans qu’il soit pour autant établi qu’il fut l’unique initiateur des manquements qu’on lui reproche.
Le 8 avril 1991, Djibo Kâ est nommé ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupe jusqu’au 1er juin 1993. Sa nomination intervient dans une période particulièrement délicate pour la diplomatie sénégalaise. La crise entre le Sénégal et la Mauritanie, déclenchée le 9 avril 1989 —- à la suite d’un incident survenu à Diawara, dans la région de Bakel, à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie —- a provoqué de graves violences, des déplacements massifs de populations et la rupture des relations diplomatiques entre les deux États le 21 août 1989.
Les communautés de la vallée du fleuve Sénégal, unies depuis longtemps par les échanges économiques, les liens familiaux, les langues et les solidarités religieuses, ont été durement éprouvées. La crise entraîne des expulsions, des pertes humaines, des ruptures familiales et des déplacements de part et d’autre de la frontière. Elle affecte également les relations commerciales et les mécanismes de coopération entre Dakar et Nouakchott.
La normalisation diplomatique devient dès lors un enjeu majeur: le Sénégal doit défendre les intérêts de ses ressortissants, rétablir les relations bilatérales et rechercher les conditions d’une coexistence durable avec son voisin. Djibo Kâ est associé aux efforts diplomatiques entrepris pour rétablir les relations sénégalo-mauritaniennes. La normalisation est officialisée le 23 avril 1992, et plusieurs témoignages lui attribuent une contribution personnelle largement positive à ce processus.
Pour ainsi dire, le passage se Djibo Leyti Kâ aux Affaires étrangères se situe à un moment où la politique extérieure exige de concilier la défense des intérêts nationaux, la protection des populations et la restauration de relations de bon voisinage. En cela, il confirme la diversité de ses compétences gouvernementales.
Après l’information, le développement et l’éducation, Djibo s’est employé à perpétuer les bonnes relations que le Sénégal entretient avec les autres États et les organisations internationales.
Le 1er juin 1993, il prend la tête d’un autre département de souveraineté: il est nommé ministre d’État, ministre de l’Intérieur et conserve cette fonction jusqu’au 15 mars 1995, date de son départ du gouvernement.
Ce ministère constitue l’un des postes les plus stratégiques de l’exécutif. Il intervient dans l’administration territoriale, la sécurité intérieure et les relations entre l’État et les collectivités locales. Il joue également un rôle dans la préparation et la conduite des opérations électorales.
Au début des années 1990, la compétition politique sénégalaise s’intensifie. Le Parti socialiste reste au pouvoir, mais l’opposition réclame des garanties plus solides concernant les conditions des élections, l’accès aux médias et l’équité de la compétition. La gestion de la sécurité publique et des rapports avec les partis devient particulièrement sensible.
À la tête de l’Intérieur, il occupe une fonction où les responsabilités administratives sont étroitement liées aux équilibres politiques. Son expérience du cabinet présidentiel et des autres départements ministériels lui confère une connaissance approfondie de l’État. Cette position stratégique ne le met cependant pas à l’abri des rivalités internes au parti dirigeant.
Le 16 février 1994, Dakar est le théâtre de violents affrontements lors d’une manifestation de l’opposition. Ceux-ci surviennent dans un climat de contestation de la politique économique du gouvernement, à la suite de la dévaluation du franc CFA, et de tensions liées à l’arrestation de Serigne Moustapha Sy, guide des Moustarchidines. Les violences coûtent la vie à six policiers: lieutenant Mamadou Diop, adjudant Moustapha Dieng, Daouda Ndour, Abou Hann, Gorgui Seck et Ibrahima Faye, tous gardiens de la paix.
Face à cette crise, Djibo Kâ affirme avoir donné des instructions visant à empêcher les forces de l’ordre de tirer sur les manifestants. Le lendemain, il interdit les activités du mouvement Moustarchidine wal Moustarchidati dont plusieurs membres et responsables religieux, parmi lesquels Serigne Moustapha Sy et son oncle Serigne Papa Malick Sy, sont arrêtés.
Des responsables de l’opposition dont Me Abdoulaye Wade, chef de file du Parti démocratique sénégalais (PDS), Landing Savané, dirigeant d’AJ-PADS, et Papa Oumar Kane, cadre du PDS sont également interpellés.
La gestion de ces événements, marquée par la fermeté et controversée dans ses conséquences, constitue un épisode majeur du passage de Djibo Kâ au ministère de l’Intérieur. Son départ du gouvernement, le 15 mars 1995, marque une rupture importante. Il ne s’agit pas d’un simple changement de portefeuille: Djibo Kâ perd sa place dans l’équipe gouvernementale et voit se réduire son accès direct aux responsabilités exécutives.
Les récits de l’époque associent son éviction à des divergences avec Abdou Diouf, dans un contexte où les questions de succession et de renouvellement de la direction socialiste prennent une importance croissante.
Ainsi, après plusieurs années passées au gouvernement, Djibo Kâ s’impose comme l’un des responsables influents du Parti socialiste. Sa proximité passée avec Senghor, son expérience auprès d’Abdou Diouf et la diversité de ses portefeuilles ministériels lui confèrent une stature nationale. Cette position ne lui garantit toutefois pas la maîtrise de l’avenir du parti.
Le Parti socialiste demeure traversé par des rivalités et par des interrogations sur le renouvellement de ses dirigeants. La succession politique d’Abdou Diouf, même lorsqu’elle n’est pas officiellement ouverte, devient progressivement un enjeu pour les responsables qui aspirent à jouer un rôle central dans la direction du pays. Ousmane Tanor Dieng occupe une place croissante dans l’organisation du parti, tandis que Djibo Kâ cherche à préserver sa propre influence. Leur concurrence s’inscrit dans une lutte plus générale autour du contrôle de l’appareil partisan et de la définition de la future direction politique.
Les commentaires de l’époque présentent parfois Djibo Kâ comme un prétendant à la succession d’Abdou Diouf. Cette qualification doit toutefois être considérée comme une interprétation de ce qu’on être sa position politique, et non comme une désignation officielle. Les éléments disponibles montrent surtout qu’il entend conserver une place importante dans l’avenir du Parti socialiste et refuse de se satisfaire d’un rôle marginal.
Son départ du gouvernement le place ainsi devant un choix déterminant: maintenir la discipline partisane, poursuivre la contestation interne ou créer une organisation indépendante. Ce dilemme le conduira progressivement à rompre avec le Parti socialiste et à fonder son propre parti politique.
*IV. LA RUPTURE AVEC LE PARTI SOCIALISTE, LA FONDATION DE L’URD ET L’ÉPREUVE DE L’ALTERNANCE*
Le départ de Djibo du gouvernement, le 15 mars 1995, ne met pas un terme à ses ambitions politiques, mais modifie les conditions dans lesquelles il peut les poursuivre. Privé de responsabilités ministérielles, il doit désormais défendre sa place au sein d’un courant politique .
C’est dans ce contexte que, avec avec d’autres responsables socialistes, il contribue à la constitution d’un courant dénommé Mouvement du Renouveau démocratique. Parmi les personnalités associées à cette initiative figurent Abdourahmane Touré, Modou Amar, Abdou Aziz Diagne, Boubacar Manga, Mbaye Diouf, Tidiane Daly Ndiaye, Boubacar Thioub, Sanou Dione et Moussa Sow.
Cette entité entend préserver une capacité d’action collective et peser sur l’orientation du Parti socialiste. La décision intervient alors que les débats sur le renouvellement des dirigeants et la succession d’Abdou Diouf prennent une importance croissante. Les courants internes constituent une réalité classique des grandes formations politiques: ils permettent l’expression de sensibilités différentes, la défense de propositions nouvelles et la préparation d’éventuelles évolutions de la direction. Lorsque les désaccords portent sur le contrôle de l’organisation et la répartition des responsabilités, ils peuvent cependant devenir le prélude à une scission.
Le mouvement animé par Djibo Kâ provoque des tensions au sein du Parti socialiste. Le 19 novembre 1997, le Bureau politique décide de suspendre pour trois mois plusieurs de ses principaux animateurs. Cette mesure marque une aggravation du conflit entre son groupe et la direction du parti. La crise révèle les limites de la contestation interne: malgré son expérience gouvernementale considérable, Djibo Kâ ##ne dispose pas d’une influence suffisante sur l’appareil dirigeant pour imposer ses vues. La question devient alors celle du maintien dans une organisation dont il conteste les choix ou de la création d’une formation distincte.
Après la suspension de novembre 1997, Djibo quitte #le Parti socialiste en avril 1998. Cette rupture ouvre une nouvelle étape de sa carrière: il ne cherche plus seulement à infléchir la ligne du parti de l’intérieur, mais entreprend de bâtir une force politique autonome.
L’Union pour le renouveau démocratique, connue sous le sigle URD, devient le cadre de cette entreprise. Sa création s’inscrit dans la préparation des élections législatives du 24 mai 1998, qui offrent à la nouvelle formation une première occasion de mesurer son implantation électorale. Issue d’une dissidence socialiste, l’URD doit rapidement faire ses preuves dans un paysage politique dominé par deux grandes forces: le parti présidentiel et le Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade.
Pour s’imposer durablement, elle doit transformer la notoriété de son fondateur en une organisation dotée de relais locaux, de responsables capables d’agir de manière autonome et d’une capacité de mobilisation dépassant les limites du Djoloff.
L’entreprise est d’autant plus difficile que les partis construits autour d’une personnalité dépendent souvent de l’influence de leur dirigeant pour préserver leur cohésion. La popularité de Djibo Kâ constitue un atout, mais elle peut aussi devenir une limite si elle ne s’accompagne pas d’un renouvellement des cadres et d’une implantation territoriale suffisamment large.
L’URD permet néanmoins à son fondateur de poursuivre son engagement en dehors du Parti socialiste. Elle lui confère une identité partisane propre, une tribune électorale et la possibilité de participer aux négociations qui accompagnent la recomposition du paysage politique sénégalais à la fin des années 1990.
Les élections législatives du 24 mai 1998 constituent la première grande épreuve de la nouvelle formation. Le Parti socialiste conserve la majorité absolue, mais l’URD obtient onze sièges à l’Assemblée nationale et recueille environ 13 % des suffrages valides. Ce résultat représente une percée notable pour un parti récemment constitué. Il démontre que Djibo Kâ dispose d’une audience qui ne se limite pas à son ancienne présence au gouvernement et qu’il est capable de convertir une partie de sa notoriété en représentation parlementaire.
Il convient toutefois de replacer cette performance dans son contexte. L’URD ne supplante pas le Parti socialiste comme principale force politique et ne parvient pas à s’imposer comme une alternative dominante au PDS. Son résultat révèle plutôt l’existence d’un espace pour une troisième force, susceptible de participer aux débats nationaux et aux recompositions d’alliances.
L’ancrage de Djibo Kâ dans le Djolof, notamment dans le département de Linguère, joue un rôle important dans cette dynamique. Sa connaissance des réalités locales, ses relations avec les responsables de la région et sa notoriété personnelle constituent des ressources électorales appréciables. Le parti doit néanmoins composer avec des formations plus anciennes, disposant de structures nationales et de réseaux militants solidement établis.
Élu député sous la bannière de l’URD, Djibo Kâ dirige le groupe parlementaire *Démocratie et Liberté* pendant plusieurs années. Après son départ du gouvernement, il demeure ainsi présent dans les institutions et poursuit son engagement au sein de l’Assemblée nationale, où il participe aux débats législatifs en qualité de représentant élu du peuple.
La direction d’un groupe parlementaire suppose de coordonner les positions des députés, d’organiser leur participation aux travaux et de négocier avec les autres groupes. Elle permet également de conserver une visibilité institutionnelle lorsque la formation ne participe pas directement à l’exercice du pouvoir exécutif.
L’élection présidentielle de 2000 constitue le moment central de l’expérience de *Djibo Kâ* en tant que candidat à la magistrature suprême. Il se présente sous la bannière de l’URD dans une compétition qui réunit notamment le président sortant Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Moustapha Niasse et plusieurs autres candidats. Les résultats du premier tour lui attribuent 117 484 voix, soit 7,08 % des suffrages exprimés. Il arrive en quatrième position, derrière Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Moustapha Niasse.
Ce résultat confirme l’existence d’une audience électorale réelle, tout en révélant les limites de la stratégie de l’URD. Djibo Kâ parvient à s’imposer dans la compétition nationale, sans toutefois réunir les suffrages nécessaires pour accéder au second tour. Les deux finalistes sont Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, dont l’affrontement fait apparaître la possibilité d’une alternance après plusieurs décennies de domination socialiste.
La position adoptée par Kâ Djibo entre les deux tours devient alors déterminante pour son image publique. Avant le scrutin, il avait laissé entendre qu’il pourrait soutenir Abdoulaye Wade si celui-ci se qualifiait pour le second tour. Il choisit finalement d’apporter son soutien à Abdou Diouf.
Cette décision suscite une vive controverse dans les milieux politiques et parmi les électeurs qui espèrent voir les candidats éliminés contribuer à l’alternance. Certains commentaires de presse évoquent la perspective d’une récompense gouvernementale en cas de victoire de Diouf; cette hypothèse ne saurait cependant être tenue pour établie sans preuve documentaire.
La portée politique de cette décision demeure incontestable: Djibo Kâ apporte son soutien au président sortant alors qu’une partie de l’opposition se mobilise en faveur du changement. Ce choix nourrit durablement les critiques adressées à son parcours.
Le second tour de l’élection présidentielle se déroule le 19 mars 2000. Abdoulaye Wade l’emporte avec environ 58,5 % des suffrages, contre 41,5 % à Abdou Diouf, mettant fin à quarante années de domination socialiste sur la présidence de la République. Cette alternance ouvre une nouvelle phase de la vie politique sénégalaise.
Pour Djibo Kâ, la défaite du candidat qu’il a soutenu constitue un revers politique. Il doit désormais évoluer dans un système dirigé par un ancien adversaire du Parti socialiste, devenu président grâce à une coalition de forces politiques et à une forte mobilisation en faveur du changement.
La première alternance ne signifie cependant pas que tous les responsables issus du système socialiste disparaissent de la vie publique. Plusieurs conservent leurs mandats électifs, participent à l’opposition ou rejoignent progressivement la nouvelle majorité. L’évolution de Djibo Kâ s’inscrit dans cette recomposition.
À la tête de l’URD, il conserve une marge de manœuvre, mais doit choisir entre le maintien d’une opposition autonome, la constitution d’une coalition distincte et la négociation d’une participation au nouveau pouvoir. Les années suivantes montrent qu’il privilégie finalement un rapprochement avec Abdoulaye Wade, un de ses anciens professeurs à l’université de Dakar .
Après la victoire de ce dernier, leurs relations évoluent progressivement. Le dirigeant de l’URD, qui avait soutenu Abdou Diouf au second tour, finit par rejoindre la majorité présidentielle. En avril 2004, il retrouve le gouvernement avec le portefeuille de l’Économie maritime et des Transports maritimes internationaux.
Ce rapprochement illustre l’une des caractéristiques de son parcours: sa capacité à renouer avec les centres de décision après des périodes de rupture ou de marginalisation. Il témoigne également des recompositions propres à la politique sénégalaise, où les alliances peuvent évoluer après les élections.
Cette évolution suscite des interprétations contradictoires. Ses partisans peuvent y voir un moyen de préserver une capacité d’action et de faire participer leur formation à la conduite des affaires publiques. Ses adversaires y discernent une incohérence entre le soutien apporté à Diouf en 2000 et la participation ultérieure au gouvernement de Wade.
La controverse est d’autant plus vive que l’URD a été créée au nom du renouveau politique et de l’autonomie à l’égard du Parti socialiste. Son entrée dans une majorité dominée par le PDS soulève donc la question de son indépendance réelle et de sa capacité à défendre un programme propre.
Dans un entretien publié plusieurs années plus tard, *Djibo Kâ* revient de manière critique sur son compagnonnage avec Wade et laisse entendre qu’il ne referait pas certains de ses choix dans les mêmes conditions.
Ce regard rétrospectif constitue un élément important pour comprendre la manière dont il a lui-même évalué son parcours. Il ne saurait toutefois effacer les responsabilités qu’il a effectivement exercées ni conduire à négliger les résultats électoraux obtenus par son parti.
La trajectoire de l’URD révèle progressivement les limites d’une formation fortement associée à la personnalité de son fondateur. Les résultats électoraux ultérieurs sont moins favorables que ceux de 1998. Le parti ne parvient pas à reproduire sa percée initiale et voit son influence diminuer. Il conserve néanmoins une place dans le dispositif politique de Wade, tandis que Djibo Kâ #retrouve des responsabilités gouvernementales.
Après la défaite d’Abdoulaye Wade face à Macky Sall en 2012, l’URD participe aux élections législatives de juillet et n’obtient qu’un siège, selon les bilans publiés après le scrutin. Ce résultat confirme son affaiblissement électoral par rapport à sa percée de 1998. Il ne signifie pas pour autant que Djibo Kâ a perdu toute influence: son expérience de l’État, ses réseaux politiques et sa connaissance des institutions lui permettent de conserver une place dans la vie publique.
L’évolution de l’URD met ainsi en évidence la différence entre l’influence personnelle d’un dirigeant et la capacité d’une formation à s’implanter durablement. Djibo Kâ réussit à créer un parti représenté au Parlement et à lui donner une audience nationale, mais ne parvient pas à en faire une force capable de rivaliser durablement avec les grandes formations sénégalaises.
*V. LE RETOUR AU GOUVERNEMENT, LES DERNIÈRES RESPONSABILITÉS ET LA MÉMOIRE D’UN HOMME D’ÉTAT*
Le 21 avril 2004, Djibo Kâ est nommé ministre d’État, ministre de l’Économie maritime et des Transports maritimes internationaux, dans le gouvernement dirigé par Macky Sall, alors Premier ministre sous la présidence d’Abdoulaye Wade. Cette nomination marque son retour au premier plan de l’exécutif après plusieurs années d’éloignement du gouvernement.
Le portefeuille qui lui est confié revêt une importance stratégique pour le Sénégal, dont l’économie dépend en partie des échanges maritimes, des activités portuaires et de l’exploitation des ressources halieutiques. La façade atlantique constitue un atout pour le commerce régional et international, mais soulève également des questions de sécurité, de gestion des ressources et d’organisation des infrastructures.
Le ministère intervient dans la coordination des politiques maritimes, les relations avec les opérateurs économiques, la gestion des activités portuaires et le développement des transports maritimes. Ces responsabilités s’inscrivent dans une économie où les échanges extérieurs, les importations et les exportations occupent une place importante.
La désignation de Djibo Kâ traduit la volonté du président Wade d’associer à son gouvernement un responsable doté d’une longue expérience administrative et politique. Elle marque également un changement de positionnement: l’ancien dissident du Parti socialiste participe désormais à un exécutif dominé par le parti qu’il avait combattu au cours de sa carrière.
Le rapprochement avec Abdoulaye Wade demeure l’un des épisodes les plus discutés de son cheminement politique . Djibo Kâ participe à la majorité présidentielle tout en conservant la direction de l’URD et en cherchant à préserver l’existence de sa formation.
En 2010, il déclare publiquement que le Sénégal aurait été plus développé si Wade avait succédé à Senghor. Cette appréciation, rapportée dans la presse, témoigne de la force de son engagement auprès du président et de sa volonté d’assumer cette alliance. Elle s’inscrit dans un contexte où le pouvoir prépare la fin du second mandat de Wade et où les débats sur le bilan de l’alternance prennent une ampleur croissante.
Ce compagnonnage n’efface cependant pas les ambiguïtés de son parcours. Djibo Ka demeure le dirigeant d’un parti issu d’une rupture avec le système socialiste, tout en participant à un gouvernement dominé par une formation historiquement opposée au Parti socialiste. Cette situation peut être interprétée comme une stratégie de participation au pouvoir ou comme un affaiblissement de l’autonomie de l’URD.
La difficulté consiste à déterminer dans quelle mesure cette participation a permis au parti de peser sur les décisions publiques et dans quelle mesure elle a réduit sa visibilité propre. Il serait néanmoins injuste de ramener l’ensemble de la carrière de Djibo Kâ à cette alliance. Son expérience administrative et gouvernementale est bien antérieure à son rapprochement avec Wade et se prolonge jusqu’à ses dernières responsabilités institutionnelles. La controverse constitue un élément essentiel de son histoire, mais elle ne saurait en résumer toute la portée.
Le 19 juin 2007, Djibo Kâ quitte le portefeuille de l’Économie maritime pour prendre la tête du ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature, des Bassins de rétention et des Lacs artificiels. Ce portefeuille associe plusieurs enjeux majeurs pour le Sénégal: la préservation des ressources naturelles, la gestion des écosystèmes, la protection de l’environnement et le développement d’infrastructures destinées à mieux maîtriser l’eau.
Dans un pays où l’agriculture dépend largement de la pluviométrie, les bassins de rétention et les lacs artificiels peuvent contribuer à améliorer la disponibilité de l’eau et à soutenir les activités rurales. Leur réalisation exige toutefois une coordination entre les services techniques, les collectivités territoriales, les populations concernées et les partenaires financiers.
La politique environnementale doit également répondre à des défis plus larges, notamment l’érosion, la dégradation des terres, la gestion des déchets, la protection des zones humides et la préservation des ressources naturelles. Le ministère constitue ainsi un espace de rencontre entre les préoccupations écologiques et les objectifs de développement économique.
Djibo Kâ exerce ces fonctions jusqu’à la fin de la présidence de Wade, en avril 2012. Cette période prolonge son retour au gouvernement et confirme son adaptation à des domaines d’action différents de ceux qu’il avait connus sous Senghor et Diouf.La défaite d’Abdoulaye Wade au second tour de l’élection présidentielle de 2012 met fin à la participation gouvernementale de Djibo Kâ.
Macky Sall, ancien Premier ministre de Wade, accède à la présidence de la République et ouvre une nouvelle phase de la vie politique sénégalaise. Djibo Kâ perd son portefeuille ministériel, mais conserve son rôle de responsable politique et poursuit son activité au sein de l’URD.
Son évolution vers une coopération avec le pouvoir de Macky Sall s’inscrit dans la continuité d’une carrière caractérisée par des repositionnements successifs. Il convient toutefois de ne pas assimiler automatiquement toute participation au dialogue institutionnel à un ralliement partisan. Les responsabilités qu’il exerce à partir de 2015 relèvent avant tout d’une mission de concertation territoriale.
Le 21 décembre 2015, Djibo Kâ est nommé président de la Commission nationale du dialogue des territoires (CNDT). Cette institution s’inscrit dans les réflexions sur l’organisation territoriale et la décentralisation. Elle vise à favoriser la coopération entre les collectivités territoriales, à accompagner les mécanismes de concertation et à contribuer à la recherche de solutions aux problèmes qui dépassent les limites d’une seule commune.
Sa mission répond à des besoins concrets. L’aménagement du territoire, la gestion des infrastructures, la protection de l’environnement, l’accès à certains services publics et les projets de développement nécessitent souvent une coopération entre plusieurs collectivités. La concertation permet de rapprocher les autorités locales, de faciliter la coordination des initiatives et de renforcer la cohérence de l’action publique.
La nomination de Djibo Kâ témoigne de la reconnaissance de son expérience administrative et politique. Après avoir travaillé au cabinet présidentiel, dirigé plusieurs ministères, conduit un parti et participé aux travaux parlementaires, il se voit confier une mission davantage tournée vers la médiation et la coopération institutionnelle.
Cette fonction constitue une dernière étape significative de son itinéraire. Elle prolonge son engagement au service de l’État sous un président issu d’une génération politique différente de celles de Senghor et de Diouf.
Le 14 septembre 2017 marque la disparition de cet acteur majeur de la vie publique. *Djibo Leyti Kâ* meurt à Dakar, à l’âge de 69 ans, à la clinique des Madeleines. Son décès est annoncé le jour de l’installation de la treizième législature de l’Assemblée nationale, circonstance qui donne une résonance particulière à la disparition de cet ancien responsable gouvernemental et parlementaire.
Sa disparition suscite de nombreux hommages dans les milieux politiques. Le président Macky Sall rappelle les hautes responsabilités qu’il a exercées et son engagement au service de l’État. Ces réactions soulignent la place qu’il a occupée dans la vie publique pendant plusieurs décennies.
Djibo Kâ appartient en effet à une génération de responsables qui ont traversé plusieurs périodes de l’histoire institutionnelle du Sénégal. Il a travaillé auprès de Senghor, exercé de nombreuses fonctions ministérielles sous Diouf, dirigé une formation politique autonome, participé à l’expérience de l’alternance et retrouvé des responsabilités gouvernementales sous Wade, avant de prendre la tête de la CNDT sous Macky Sall.
Cette longévité est remarquable, mais elle ne dispense pas d’un regard critique sur ses choix. Son soutien à Abdou Diouf en 2000, puis sa participation au gouvernement de Wade, ont alimenté des débats qui ont durablement marqué son image. Son itinéraire est celui d’un homme d’État dont l’expérience institutionnelle est incontestable, mais dont les stratégies partisanes demeurent discutées.
La mémoire de Djibo Kâ doit tenir ensemble ces différentes dimensions. Elle doit reconnaître son rôle dans les institutions, son expérience de l’administration et sa participation aux grandes transformations politiques, tout en examinant les contradictions de ses alliances et les limites de son projet partisan.
En 2005, Djibo publie son autobiographie, *Un petit berger au service de la République et de la Démocratie*, aux Nouvelles Éditions africaines du Sénégal. Cet ouvrage constitue une source majeure pour l’étude de son parcours et de la manière dont il souhaite transmettre son expérience.
Le titre met en relation trois éléments essentiels de son récit: l’origine rurale, l’ascension personnelle et le service de la République. Il permet de comprendre comment Djibo Kâ construit la signification de sa trajectoire et présente les étapes qui l’ont conduit du Djoloff aux responsabilités nationales.
L’autobiographie possède une valeur documentaire particulière. Elle donne accès à des souvenirs personnels, à des scènes de la vie administrative et politique ainsi qu’aux justifications que l’auteur apporte à ses choix. Elle permet notamment d’approfondir ses années de formation, son expérience auprès de Senghor, sa carrière ministérielle et sa rupture avec le Parti socialiste.
Toutefois, comme toute autobiographie, elle doit être confrontée à d’autres sources. Un récit personnel ne constitue pas une preuve suffisante pour établir tous les détails d’un événement ni les motivations d’un autre protagoniste. Il convient de le mettre en regard des actes officiels, des archives parlementaires, des journaux de l’époque et des témoignages de ses contemporains.
Cette précaution s’impose particulièrement pour les épisodes les plus controversés de sa carrière: les rivalités internes au Parti socialiste, les circonstances de son départ du gouvernement, son soutien à Diouf en 2000 et son rapprochement avec Wade. L’autobiographie permet de comprendre son propre point de vue; la confrontation documentaire aide à en apprécier la portée historique.
L’ouvrage demeure ainsi un document incontournable pour approfondir la biographie de Djibo Kâ, à condition de l’inscrire dans une recherche plus large et de ne pas confondre le récit d’un acteur avec l’ensemble de l’histoire.
*CONCLUSION*
La trajectoire de *Djibo Leyti Kâ* éclaire plusieurs dimensions essentielles de l’histoire politique et administrative du Sénégal indépendant. Né dans le Djoloff et décédé à Dakar, il aura traversé plus de quatre décennies de vie publique, depuis ses premières responsabilités administratives jusqu’à la présidence de la Commission nationale du dialogue des territoires.
Son parcours témoigne d’abord d’une remarquable ascension sociale. Issu d’un environnement rural, il poursuit ses études à Dakar, obtient une formation universitaire en sciences économiques, se spécialise dans l’administration et intègre la haute fonction publique. Son expérience auprès de Léopold Sédar Senghor lui ouvre les portes des centres de décision, tandis que sa longue carrière ministérielle sous Abdou Diouf fait de lui l’un des responsables gouvernementaux les plus expérimentés de sa génération.
Mais Djibo Kâ ne se contente pas d’exercer des fonctions administratives et ministérielles. Il ambitionne également de conquérir une place autonome dans la compétition politique. Sa rupture avec le Parti socialiste, la création de l’Union pour le renouveau démocratique et sa candidature à l’élection présidentielle de 2000 témoignent de cette volonté d’émancipation. Son soutien à Abdou Diouf au second tour de cette élection, puis son rapprochement avec Abdoulaye Wade, constituent les épisodes les plus controversés de son itinéraire.
Ses choix ont durablement divisé les appréciations portées sur sa personne. Ils peuvent être interprétés comme l’expression d’un pragmatisme destiné à préserver une capacité d’action au sein des institutions; ils peuvent également être considérés comme le signe des difficultés rencontrées par une formation politique fortement dépendante de son fondateur pour maintenir son autonomie.
Les déclarations rétrospectives de Djibo Kâ invitent à prendre en considération ses propres interrogations sur certaines de ses décisions, sans pour autant réduire toute sa carrière à ces épisodes.
Son retour au gouvernement sous Wade, après plusieurs années d’éloignement de l’exécutif, révèle sa capacité à renouer avec les centres de décision. Sa nomination à la tête de la Commission nationale du dialogue des territoires sous Macky Sall prolonge sa présence institutionnelle jusqu’à la fin de sa vie.
Il serait donc simpliste de ramener Djibo Kâ à ses seules alliances politiques. Administrateur civil, directeur de cabinet présidentiel, ministre chargé de secteurs aussi divers que l’information, le développement, l’éducation, la diplomatie, l’administration territoriale, l’économie maritime et l’environnement, il fut également député, chef de parti et responsable d’une institution nationale de concertation. À travers ces fonctions, il a été un témoin privilégié des transformations politiques et institutionnelles du Sénégal.
Son autobiographie, *Un petit berger au service de la République et de la Démocratie*, apporte une dimension personnelle à cette trajectoire. Elle traduit sa volonté de transmettre sa propre lecture de son ascension et de ses engagements. Elle constitue un matériau essentiel pour comprendre l’homme, à condition de confronter ses souvenirs aux archives et aux témoignages d’autres acteurs.
Au terme de cet examen, Djibo Leyti Kâ apparaît comme une personnalité majeure, mais controversée, de l’histoire politique sénégalaise. Son parcours associe une remarquable longévité administrative, une expérience ministérielle étendue, une ambition présidentielle qui n’a pas abouti et des repositionnements successifs qui ont profondément marqué son image publique.
Son héritage doit être apprécié sans complaisance ni procès rétrospectif. Il importe de reconnaître les responsabilités qu’il a assumées, d’étudier les décisions qu’il a prises et d’examiner les contradictions de son parcours à la lumière des réalités politiques propres à chaque époque.
Du Djolof aux sommets de l’État, le « petit berger » a parcouru un chemin exceptionnel. Son histoire rappelle que l’accès aux plus hautes responsabilités procède d’une combinaison de formation, d’expérience, de réseaux, de choix personnels et de circonstances politiques. Elle montre également qu’une longue présence au pouvoir ne garantit pas nécessairement la pérennité d’un projet partisan.
C’est dans cette articulation entre réussite administrative, ambition politique et controverses que réside la singularité de Djibo Leyti Kâ. Son parcours mérite d’être étudié dans toute sa complexité, afin que ni les hommages ni les critiques ne prennent le pas sur l’exigence de vérité historique.
*Harouna Amadou LY*
Republier par GLOBINFOO.COM
M. DIALLO

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici