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Senghor, derrière le mythe (1) Léopold Sédar Senghor, chantre du (néo) colonialisme français

Vingt ans après sa mort, le 20 décembre 2001, l’heure est, en France, à l’éloge du « poète-président ». Qualifié par Le Monde de « chantre de la fierté noire », il est érigé par Le Figaro en pionnier du combat contre la « cancel culture ». Il fut pourtant un ardent défenseur du système imaginé à Paris dans les années 1950 pour perpétuer la domination coloniale et, à partir de 1960, un président autoritaire dont la police pratiquait la torture. Le premier volet de cette série s’intéresse au Senghor d’avant l’indépendance.
      
Léopold Sédar Senghor en 1964.
Archives nationales du Brésil

Lorsque Léopold Sédar Senghor naît en 1906, le Sénégal est l’un des joyaux de l’Empire colonial français. Le territoire, qui abrite le siège du gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF), a été organisé au siècle précédent autour des « Quatre Communes » – Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar –, vieilles colonies héritées de l’Ancien Régime dont les habitants, imprégnés de culture et de valeurs françaises, jouissent de droits politiques particuliers. De 1848 à 1852, puis de nouveau à partir de 1879, ces quatre communes sont représentées à l’Assemblée nationale, d’abord par des Blancs, puis par des métis. En 1914, au seuil de la Grande Guerre, un Africain noir, Blaise Diagne, représente pour la première fois ces territoires singuliers, dont les habitants obtiennent deux ans plus tard la citoyenneté française.

Né à Joal, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Dakar, Senghor ne jouit pas de ce privilège : il reste un « sujet » français, soumis au Code de l’indigénat. Mais le désir de devenir pleinement français habite déjà son jeune esprit.

Soucieux d’« élever ses fils à l’européenne », le père de Senghor confie en 1913 son éducation au Père Léon Dubois, d’origine normande, chef de la mission catholique de Joal, puis en 1914, à la mission Saint-Joseph de Ngasobil tenue par les Pères du Saint-Esprit où, en plus d’un enseignement religieux, on lui inculque l’amour des auteurs classiques français. Après le cycle primaire, le jeune Léopold est pris en charge, au collège Libermann de Dakar, par le père Albert Lalouse, un Sarthois convaincu de la supériorité de la civilisation occidentale et déterminé à transformer les jeunes Africains en « Français à peau noire »1. C’est finalement au Cours secondaire officiel et laïque, devenu lycée Van Vollenhoven, à Dakar, qu’il obtient son baccalauréat.

Baigné très tôt dans la culture française, suivi par l’administration coloniale qui se félicite de son parcours et qui lui accorde une bourse, Senghor fait partie de la petite minorité d’élèves destinée à constituer l’élite noire de la colonie. Conservant son siège de député jusqu’à sa mort en 1934, fonction qu’il cumule avec celle de maire de Dakar et, pendant un an, celle de sous-secrétaire d’État aux Colonies, Blaise Diagne est le porte-parole de cette élite et le défenseur attitré de la France, à partir des années 1920, alors que les idées d’émancipation, lancées notamment par le panafricaniste Marcus Garvey, se propagent en Afrique de l’Ouest. Lorsque, nanti de sa bourse coloniale, Senghor débarque à Paris en 1928, il bénéficie de l’appui de Diagne. C’est grâce à l’intervention de ce dernier qu’il obtient, de façon dérogatoire, la naturalisation française en 1933.

« Le type de ces élites indigènes dont la France a le droit d’être fière »

À Paris, l’admiration de Senghor pour la France et sa littérature se renforce. Élève d’hypokhâgne puis de khâgne au prestigieux lycée Louis-Le-Grand, il s’y forge des amitiés durables, notamment avec Georges Pompidou, futur président de la République, et Aimé Césaire, avec qui il fondera en 1935 une éphémère revue, L’Étudiant noir. Premier Africain lauréat de l’agrégation de grammaire, Senghor, qui enseigne alors dans divers lycées et publie ses premiers poèmes dans le magazine littéraire Cahiers du Sud, sort de l’anonymat en septembre 1937 : invité par les autorités coloniales à prononcer deux discours, un à Dakar, un à Paris, il éblouit son auditoire. Quelques jours plus tard, le 4 octobre, le quotidien d’extrême droite L’Action française lui consacre un article louangeur. Senghor est « le type de ces élites indigènes dont la France a le droit d’être fière », note le journal maurassien2. Il publie poèmes et articles dans des revues littéraires réputées : Volontés, Charpentes.

Ainsi s’ouvre une longue tradition. Pendant des décennies, les élites françaises verront en Senghor le reflet de leurs propres fantasmes. Amoureux de l’Hexagone, le poète sénégalais apparaît aux uns comme la preuve vivante du génie colonial français. Chantre de la « négritude », aux côtés de la femme de lettres martiniquaise Paulette Nardal ou d’Aimé Césaire, Senghor est décrit par d’autres comme l’incarnation de la renaissance culturelle africaine. C’est cette ambiguïté que l’on retrouvera tout au long de sa carrière.

Pour comprendre l’ambivalence de Senghor, il faut garder en tête que son amour pour la France ne s’arrête pas aux inspirations littéraires qui ont fait de lui l’un des grands poètes d’expression française. Il voue également une admiration ambiguë aux idéologues de la suprématie occidentale. Sous prétexte de valoriser la culture « nègre », il tend à donner une définition essentialiste des « Noirs » et des « Africains » que ne renieraient ni Maurice Barrès, dont Senghor est un disciple revendiqué, ni même Arthur de Gobineau, auteur en 1853 de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, auquel le poète sénégalais se réfère explicitement.

Éloge du « métissage » colonial

La même ambivalence apparaît dans son attitude à l’égard des grandes figures de la colonisation, comme Louis Faidherbe ou Hubert Lyautey, dont la stratégie consistait à valoriser certains éléments des sociétés africaines pour mieux asservir les masses indigènes. Passant sous silence les massacres qui ont ponctué la conquête du Sénégal, Senghor célèbre les « vertus » du conquérant : « Faidherbe s’est fait nègre avec les Nègres »3. Allusion aux efforts du gouverneur du Sénégal pour soumettre les sociétés africaines. Allusion aussi, sans doute, au fils métis que le même gouverneur eut avec une adolescente sénégalaise. « Si je parle de Faidherbe c’est avec la plus haute estime, jusqu’à l’amitié, parce qu’il a appris à nous connaître », affirmera Senghor en 19694.

Portrait du général Louis Faidherbe.
Source gallica.bnf.fr / BnF

Tiraillé entre deux aspirations – « ma vie intérieure a été trop tôt écartelée entre l’appel des Ancêtres et l’appel de l’Europe », écrit-il5 –, Senghor fait l’éloge du métissage. L’Europe et l’Afrique, parce qu’elles sont en tout point opposées, dit-il, sont « deux mondes complémentaires ». Dans cette complémentarité, l’Europe, incarnant l’élément masculin, représente la raison et la volonté. Le continent africain tient pour sa part le rôle féminin : « Sa faiblesse, est d’être émotion, élan d’amour plus que volonté réfléchie. Comme la Femme. » Un clin d’œil évident à Gobineau, pour qui la « variété mélanienne », espèce sensuelle par essence, est dotée de la « personnalité féminine » qui a besoin de l’« élément blanc » fécondant qui, seul, pourra l’élever.

Pour Senghor, la colonisation n’a rien, en soi, de condamnable. N’a-t-elle pas pour louable dessein de « greffer le rameau latin sur le sauvageon africain » ? Le « génie » belge n’a « pas fait autre chose au Congo », dira-t-il le 5 février 1951 devant un parterre d’écrivains belges6. À l’en croire, la pénétration européenne dans la psyché africaine est la matrice d’une nouvelle civilisation « afro-latine ». L’Europe, répète-t-il à l’envi, a pour mission de « féconder » l’Afrique, et de cette fécondation doit naître « un grand type métis culturel ».

« Nous ne sommes pas des séparatistes »

Incorporé dans un régiment d’infanterie coloniale en 1939, prisonnier des Allemands en 1940, il est transféré de camp en camp en France pendant plusieurs mois. Libéré début 1942 pour raisons de santé, il reprend sa carrière d’enseignant tout en participant à la résistance. Repéré par Robert Delavignette, directeur de l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), Senghor obtient en novembre 1944 la chaire de langues négro-africaines de cette prestigieuse institution.

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