Le Sénégal a scellé un accord crucial avec le Fonds monétaire international (FMI), ouvrant la voie à un programme de financement d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois. En parallèle, les autorités ont annoncé un Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). L’économiste Serigne Moussa Dia analyse ces deux évolutions majeures, en détaillant leurs opportunités, contraintes, risques et enjeux stratégiques.
Quelle est votre analyse de cet accord de principe avec le FMI, et qu’en faut-il retenir en priorité ?
Il convient d’abord de préciser qu’il s’agit d’un accord au niveau des services (staff-level agreement), et non d’une approbation définitive. Pour que les premiers décaissements aient lieu, le dossier doit encore être validé par la direction générale du FMI, puis par son Conseil d’administration. C’est une étape décisive, mais le financement n’est pas encore acté.

Dans un contexte de fortes tensions sur les finances publiques et alors que le Sénégal a dû emprunter ces derniers mois à des taux relativement élevés, qu’est-ce que ce nouveau programme du FMI peut concrètement apporter de positif à l’État sénégalais ?

Trois apports, à ne pas confondre :

• Un ancrage de crédibilité, qui vaut souvent plus que le décaissement lui-même. Un programme FMI actif est un signal de qualité pour les créanciers et les agences de notation ; il fait baisser la prime de risque exigée sur les futures émissions. À titre de comparaison, la Côte d’Ivoire, sous programme FMI continu depuis 2023, a pu réémettre sur le marché international à des taux nettement inférieurs à ceux payés récemment par le Sénégal, précisément parce qu’un programme actif réduit la prime d’incertitude exigée par les investisseurs.

• Un accès à des financements concessionnels, typiquement à des taux proches de 0 à 2 % pour les tranches de la Facilité élargie de crédit, contre des taux à deux chiffres observés récemment sur les émissions sénégalaises en devises et sur certaines levées régionales UMOA-Titres.

• Un effet catalytique sur les autres bailleurs, Banque mondiale, AFD, BAD, bilatéraux, dont beaucoup conditionnent leurs propres appuis à l’existence d’un cadre FMI, exactement le mécanisme qui a débloqué, dans le cas ghanéen après 2023, plusieurs centaines de millions de dollars de financements additionnels de la Banque mondiale une fois le programme FMI validé.

Ce programme ne résout pas mécaniquement le problème de soutenabilité de la dette. C’est la fonction distincte du PTDS.

Quels pourraient être, selon vous, les avantages et contraintes de ce nouveau programme ?

Avantages : stabilisation du signal macro-financier, accès à des ressources moins chères, discipline externe qui facilite le passage de réformes difficiles en interne, un effet de « commitment device » bien documenté dans la littérature sur la crédibilité budgétaire : un gouvernement peut faire porter au FMI la responsabilité politique de mesures impopulaires mais nécessaires.

1. Le cadre contraignant du programme FMI et le mécanisme des revues
Contraintes : Ce programme impose des conditionnalités structurelles qui brideront la marge de manœuvre budgétaire du Sénégal pendant 36 mois. Son exécution repose sur des revues périodiques — généralement trimestrielles pour un Mécanisme Élargi de Crédit (MEDC). Le moindre échec partiel lors de ces examens gèle immédiatement le versement de la tranche suivante.
C’est précisément le scénario critique vécu par le Sénégal en 2024 : la deuxième revue du programme précédent avait été définitivement interrompue après la révélation du misreporting (fausses déclarations de données). De plus, la clause de restructuration lie intrinsèquement le sort du programme du FMI à l’avancement du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). Un blocage sur l’un des deux fronts paralyserait automatiquement l’autre.
2. Le défi social de la baisse des subventions énergétiques
La réduction progressive des subventions sur l’électricité et le carburant suscite de vives inquiétudes. Cette politique risque-t-elle de devenir le principal point noir du programme pour les ménages et les entreprises ?
C’est indiscutablement le sujet le plus inflammable. La hausse du prix des carburants survenue le 15 août 2026, à peine quatre jours avant l’arrivée de la mission du FMI, en a été le premier signal. Sur le plan purement économique, la réduction des subventions énergétiques se justifie pleinement :
  • Libération de l’espace budgétaire : Elle allège l’un des postes de dépenses les plus rigides de l’État.
  • Correction d’une injustice sociale : Ces subventions profitent historiquement aux plus riches. Selon la Banque mondiale, le quintile supérieur capte plus de 40 % des bénéfices de ces aides en Afrique de l’Ouest, contre moins de 10 % pour le quintile le plus pauvre.
Le danger ne réside donc pas dans la mesure elle-même, mais dans son calendrier d’exécution. Quatre exemples internationaux illustrent l’importance cruciale du séquençage :
  • Égypte (depuis 2016) : Les hausses successives des prix de l’énergie ont propulsé l’inflation au-delà des 30 % en glissement annuel.
  • Nigeria (mai 2023) : La suppression brutale des subventions à l’essence a doublé les prix à la pompe en quelques semaines, alimentant une inflation alimentaire persistante à deux chiffres.
  • Équateur (octobre 2019) : La tentative de suppression a dû être annulée en urgence après deux semaines d’émeutes violentes.
  • Maroc (2013-2015) : À l’inverse, le pays a réussi sa sortie de la compensation énergétique grâce à un retrait progressif combiné au déploiement de filets sociaux ciblés, évitant ainsi toute crise sociale.
En conclusion : Sans la mise en place de mesures de compensation crédibles et visibles (comme des transferts monétaires directs) avant la hausse des prix, le Sénégal s’expose à une contestation sociale majeure qui dépassera le cadre strictement économique.
3. La pertinence du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS)
Le ministère des Finances a parallèlement annoncé un Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). Est-ce une bonne décision face à la situation actuelle des finances publiques ?
L’inaction était devenue impossible. Les indicateurs du pays sont au rouge : une dette atteignant 132 % du PIB fin 2024 selon le FMI, un service de la dette qui engloutit 25 francs sur chaque 100 francs de recettes publiques selon le ministre Cheikh Diba, et un accès aux marchés financiers internationaux devenu prohibitif.
La comparaison avec d’autres crises de la dette en Afrique est édifiante :
  • La Zambie a fait défaut en 2020 avec un ratio dette/PIB inférieur (environ 120 %).
  • Le Ghana et la Zambie affichaient tous deux un service de la dette sur recettes inférieur à 15 % lorsqu’ils ont basculé dans un défaut de paiement désordonné.
Sur ce dernier indicateur (25 % contre 15 %), le Sénégal a franchi un seuil d’alerte bien plus critique que celui de la Zambie et du Ghana au moment où ces pays ont perdu l’accès aux marchés. Le PTDS n’est donc pas seulement une bonne décision, c’est une mesure de sauvetage vitale.

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